Dans la mĂ©moire collective d’un peuple, il y a des moments tragiques qui ne s’effacent jamais malgrĂ© le temps passĂ©, malgrĂ© les joies traversĂ©es, malgrĂ© l’oubli qu’on voudrait lui imposer.
Le mois de juin replonge justement dans deux dates sombres de l’Histoire de l’AlgĂ©rie. Il y a d’abord le 29 juin 1992, date oĂą l’un des lions d’AlgĂ©rie, Mohamed Boudiaf, a Ă©tĂ© fauchĂ© par des balles assassines. Puis le 26 juin 1998, le lâche assassinat de celui qui a Ă©crit et chantĂ© l’une de ses plus belles chansons Hymne Ă Boudiaf, le Rebelle, Lounes Matoub. Deux dates tragiques oĂą deux grandes figures de l’AlgĂ©rie disparaissaient causant le dĂ©sespoir de tout un peuple. Le "destin" a voulu que tous deux soient sacrifiĂ©s pour la dĂ©fense d’un principe qui leur tenait tellement Ă coeur, un État dĂ©mocratique.
Mais le destin, ou plutĂ´t les mains de la lâchetĂ© et des ennemis de l’AlgĂ©rie ont voulu que tous deux partent avant de voir se concrĂ©tiser ce grand rĂŞve. L’autre prĂ©diction, chantĂ©e par le Rebelle, est que ces crimes restent impunis Ă ce jour dĂ©clarĂ©s officiellement comme Ă©tant des "actes" isolĂ©s. Aujourd’hui, 29 ans après son assassinat, Boudiaf n’a toujours pas Ă©tĂ© oubliĂ© par ses "enfants". Il est prĂ©sent Ă chaque instant dans leurs pensĂ©es et actions. D’ailleurs plusieurs pages lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux. Son peuple ne l’a pas oubliĂ©, mĂŞme les plus jeunes qui ne l’ont jamais connu. Cette grande figure de la guerre de LibĂ©ration nationale a certes marquĂ© l’Histoire de l’AlgĂ©rie lors de son combat pour l’indĂ©pendance mais, Boudiaf a indĂ©niablement marquĂ©, surtout les jeunes, par son passage Ă la tĂŞte du pays, une prĂ©sidence n’ayant durĂ© que 165 jours. Comme quoi le temps passĂ© au sein du pouvoir ne dĂ©termine pas l’importance que pourrait lui donnĂ© un peuple, mais ce sont plutĂ´t les actes et les principes desquels o se rĂ©clame.
29 ans dĂ©jĂ
29 ans sont dĂ©jĂ passĂ©s depuis l’assassinat de Mohamed Boudiaf, prĂ©sident du Haut ComitĂ© d’État (HCE) Ă la maison de la culture d’Annaba oĂą il animait une confĂ©rence devant les cadres de la nation. Il Ă©tait revenu au pays de son exil marocain après la dĂ©mission du PrĂ©sident Chadli Bendjedid, le 2 janvier 1992. Il est rappelĂ© en AlgĂ©rie pour venir y prĂ©sider le HCE jusqu’au tragique 29 juin 1992 oĂą il trouva la mort. Lors des 165 jours que durera son règne il suscitera l’adhĂ©sion de tout le peuple algĂ©rien. Il a pris la tĂŞte du HCE au moment oĂą l’AlgĂ©rie entrait de plain-pied dans une zone de turbulences politiques et au bout de quelques semaines, les AlgĂ©riens ont appris Ă connaĂ®tre l’homme et sa dĂ©marche et ont cru en lui pour une AlgĂ©rie meilleure. Un espoir qui allait ĂŞtre vite brisĂ© par une rafale de mitraillette tirĂ©e par un sous-lieutenant du groupe d’intervention spĂ©cial (GIS), Lambarek Boumaârafi qui jeta une grenade pour faire diversion et tira Ă bout portant sur le prĂ©sident le tuant sur le coup.
Un acte "isolé"
Une commission d’enquĂŞte retient la thèse de l’acte isolĂ© qui est cependant caractĂ©risĂ©e par des zones d’ombres Ă ce jour. Il est vrai qu’avant cet acte isolĂ© perpĂ©trĂ© par le souslieutenant Lambarek Boumarafi, le dĂ©funt PrĂ©sident avait souvent dans ses interventions, discouru sur les mĂ©faits de la mafia politico-financière. L’homme de Novembre parlait d’une rupture radicale avec les pratiques dĂ©sastreuses, qui avaient cours en ce moment en AlgĂ©rie. Un chantier qui tenait particulièrement Ă coeur Ă l’un des principaux artisans du dĂ©clenchement de la lutte armĂ©e qui sera contrariĂ© par l’acte "isolĂ©" de Boumarafi. C’est en 1945, après les massacres de SĂ©tif-Guelma-Kherrata que Mohamed Boudiaf, rejoint le mouvement nationaliste de Messali Hadj en adhĂ©rant au PPA. Deux ans plus tard, en 1947, il participe Ă la crĂ©ation de l’Organisation secrète en 1947, branche armĂ©e secrète du Mouvement pour le triomphe des libertĂ©s dĂ©mocratiques (MTLD). Il fut chargĂ© de mettre sur pied une cellule de l’OS dans le dĂ©partement de Constantine. Un travail dans la clandestinitĂ© qui ne l’a pas empĂŞchĂ© de s’entourer d’un noyau de militants qui fut Ă l’origine du dĂ©clenchement de la lutte armĂ©e le 1er Novembre 1954. Il sera le coordinateur du "Groupe des 22" qui dĂ©clenchera la lutte armĂ©e qui marque le dĂ©but de la guerre de LibĂ©ration, le 1er Novembre 1954. Deux ans plus tard, en aoĂ»t 1956, ce fut le Congrès de la Soummam Ă l’issue duquel il devient membre du CNRA (Conseil national de la rĂ©volution algĂ©rienne).
La mĂŞme annĂ©e, il est arrĂŞtĂ© en 1956 en compagnie de Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine AĂŻt Ahmed et Ahmed Ben Bella – tous dirigeants du FLN – par l’armĂ©e française suite Ă l’arraisonnement de l’avion qui les transportait du Maroc vers la Tunisie. Il sera libĂ©rĂ© le 16 mars 1962 après les Accords d’Evian. Dès les premiers jours de l’IndĂ©pendance chèrement acquise, l’homme de Novembre ne tarda pas Ă exprimer ses idĂ©es qui dĂ©rangeaient les dirigeants de l’Ă©poque. Boudiaf, fidèle Ă ses idĂ©es, s’Ă©tant opposĂ© au coup de force contre le GPRA par l’Ă©tatmajor gĂ©nĂ©ral de l’ALN des frontières, a connu la prison dans l’AlgĂ©rie indĂ©pendante pour finalement s’astreindre Ă un exil forcĂ© durant lequel il a fondĂ© un parti d’opposition, le Parti de la rĂ©volution socialiste (PRS) A la mort du PrĂ©sident Boumediene, il dissout le PRS et se consacre Ă ses activitĂ©s professionnelles en dirigeant une briqueterie Ă KĂ©nitra (Maroc), jusqu’au dĂ©but de 1992 oĂą il met fin Ă son exil. Il apparaissait comme un homme neuf, non impliquĂ© dans la gestion des diffĂ©rents rĂ©gimes et il est pressenti pour sortir le pays de l’impasse. Il disait vouloir mettre fin Ă la corruption qui gangrenait la sociĂ©tĂ©.
Le destin de l’homme fut stoppĂ© par l’acte "isolĂ©" du sous-lieutenant Boumaarafi. Un acte "isolĂ©" qui a changĂ© le cours de l’Histoire de l’AlgĂ©rie. Oui, un acte lâche, mĂ©prisable... et qui a changĂ© le cours de notre Histoire, qui a brisĂ© nos espoir et dĂ©sespĂ©rĂ© notre jeunesse. Un acte qui nous a plongĂ© dans la terreur et l’intolĂ©rance. Pourtant Boudiaf nous avait redonnĂ© confiance en notre avenir. C’est d’ailleurs ce qui avait Ă©tĂ© perçu par tout un peuple Ă travers le premier message de Boudiaf le 16 janvier 1992 "l’AlgĂ©rie est menacĂ©e, les ennemis d’hier et d’aujourd’hui conspirent contre son indĂ©pendance et son unitĂ©". Accepter le "fardeau de la responsabilitĂ© en cette conjoncture est un devoir national qui vaut tous les sacrifices. Je reviens pourme tenir aux cĂ´tĂ©s des femmes et des hommes de ce pays qui affrontent avec fermetĂ© le dĂ©fi, armĂ©s de loyautĂ© et de sincĂ©ritĂ© pour le prĂ©sent et l’avenir de cette patrie qu’ils portent dans leurs coeurs. (...)
Les institutions de l’État doivent ĂŞtre respectĂ©es de tous. L’État doit demeurer un État de droit ou règnent justice, Ă©quitĂ© et Ă©galitĂ© entre tous et d’ou doit ĂŞtre bannie l’injustice Ă l’Ă©gard des plus faibles. L’unique voie qui nous permettra d’atteindre ces objectifs est celle d’une dĂ©mocratie authentique, et la dĂ©mocratie ne signifie ni l’anarchie ni l’atteinte aux institutions de l’État. Je m’engage Ă ne mĂ©nager aucun effort en oeuvrant avec vous Ă trouver des solutions adĂ©quates aux problèmes dont souffrent nos jeunes. Ce sera la prioritĂ© de notre action."